La Thaïlande des bordures et des creux

A travers cet article, j’aimerais mettre en lumière certaines régions méconnues pour la bonne raison que la majorité des temples présentés sur le site sont situés dans ces espaces, ce que je nomme les bordures et les creux de la Thaïlande.

Les bordures et les creux sont les lieux où le tourisme à destination des étrangers et des Thaïlandais est inexistant, mais où la vie locale foisonne, les temples aussi.

En somme, des zones grises, des zones singulières, des zones où les visiteurs s’aventurent peu du fait du manque d’informations.

Mais qu’est ce qu’une bordure ?

Dans mon esprit, les bordures correspondent aux limites du royaume, aux frontières, mais aussi aux lisières des endroits populaires, la périphérie de Bangkok ou les villages autour de Chiang Mai.

Un territoire entre le connu et l’inconnu, entre l’endroit réputé et l’endroit délaissé, entre une Thaïlande quelque peu clichée, et une Thaïlande que l’on pensait ne plus exister ou bien à l’opposé de l’image que l’on s’en fait, telles ces aires industrielles sans fin au nord et à l’est de Bangkok.

Les bordures, ce sont aussi les lieux où l’identité thaïe officielle est parfois mise à mal, là où l’on ne parle le thaïlandais standard que dans l’administration, là où les migrations successives, les conflits dans les pays voisins et les frontières, tantôt poreuses ou arbitraires, ont séparé ou regroupé des peuples.

Les creux

Les creux correspondent aux étendues que l’on traverse sans s’y arrêter pour autant, là où le souffle authentique perdure pourtant.

Là où souvent l’autoroute trace un sillon dans le paysage, à Singburi ou Ang Thong par exemple, deux provinces où les temples et les villages charmants abondent le long de la rivière Noi.

On trouve peu de forêts dans ces secteurs, pas plus que de montagnes et de cascades.

En revanche, les villages façonnent les paysages. Ils sont souvent entourés dans les plaines fertiles par des rizières, une production ayant été bénéfique dans la consolidation des royaumes thaïs au cours des siècles.

Les creux correspondent également à ces villes hors des routes touristiques mais qui sont attrayantes par leur dynamisme (Udon Thani, Khon Kaen) ou par leur patrimoine culturel et historique (Phitsanulok, Ubon Ratchathani, Ratchaburi).

Isan, des bordures et un creux

La région Isan, un dérivé de l’indication géographique nord-est en sanskrit, possède le double avantage de représenter une longue bordure et un creux immense.

Délimité par le fleuve Mékong, l’Isan jouxte le Laos. La principale différence avec le voisin communiste n’est pas tant d’ordre culturel que le niveau de développement économique (le nombre de 7/11 et de voitures et la qualité du système de santé sont des bons indicateurs).

Autre limite de l’Isan, le Cambodge au sud, là où les monts Dângrêk et quelques citadelles khmères marquent tant bien que mal la frontière entre les deux pays, toujours disputée par endroits.

Mais l’Isan, c’est aussi une bordure avec le reste de la Thaïlande. Un espace où le dialecte local, le thai isan, se rapproche davantage du laotien que du thaïlandais et où le khmer est toujours parlé à Surin, Buriram ou Sisaket.

En dépit du centralisme de l’état thaïlandais, l’identité culturelle locale perdure à travers certains festivals colorés ou via la préservation des vestiges (l’Isan compte plus de 130 sites historiques khmers).

Le Prasat (ปราสาท)

Vestige khmer à Buriram

L’influence historique de l’ancien royaume lao de Lan Xang continue également d’imprégner la culture locale, à travers certains lieux de pèlerinage, le plus fameux étant le Phrathat Phanom (พระธาตุพนม) installé en bordure du Mékong.

Phrathat Phanom

Phrathat Phanom

L’isan, par sa superficie, représente un creux considérable par le peu d’attractions et les distances à parcourir. Le tourisme y est donc balbutiant et à peu de chances de se développer à grande échelle, un bonheur !

Si quelques autoroutes coupent certaines provinces et que le train à grande vitesse devrait faire son apparition sous peu, l’intérêt de l’Isan restent les contours des agglomérations, les routes secondaires, les localités et capitales de district, et les villages, surtout les villages, là où les fêtes rythment chaque week-end.

Les plaines centrales

L’un des creux majeurs du royaume, ce sont curieusement les plaines centrales. Là même où s’est développé depuis le XIIIe siècle le foyer culturel siamois et où ont prospéré les cités d’importances : Sukhothai et Ayutthaya pour ne citer que les plus connues.

Si ces deux villes sont renommées grâce à leurs vestiges classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce sont aussi les secteurs les plus méconnus de Thaïlande, et il suffit de faire quelques kilomètres à l’extérieur d’Ayutthaya ou de Sukhothai pour que les locaux soient étonnés d’apercevoir un farang.

Cette zone centrale regroupent des dizaines de vestiges historiques dans les provinces annexes, à Kamphaeng Phet, Phetchaburi, Chainat, Phichit, et le long des fleuves Chao Phraya, Tha Chin, Bang Pakong et Mae Klong.

Wat Chang Rob

Stupa effondré du Wat Chang Rob à Kamphaeng Phet

Wat Kamphaeng Laeng

Temple khmer à Phetchaburi

La région centre est vaste et il fait bon s’y perdre, mais à la condition, comme toujours, d’emprunter les routes de traverse, éviter les grands axes et suivre les cours d’eau.

Bangkok

Bangkok, la ville infinie, la ville de tout et son contraire selon l’expression de Louise Pichard-Bertaux.1

L’une des mégalopoles les plus visitée au monde mais pourtant si énigmatique.

Une cité non pas des anges comme elle est trop souvent présentée, puisqu’il n’y a pas d’anges dans le bouddhisme ou l’hindouisme, mais cité des divinités.2

Bien que les gratte-ciels par centaines et ses avenues frénétiques la font ressembler à une métropole asiatique comme une autre, aussi bien par l’architecture que le mode de pensée et de consommation des habitants, Bangkok reste une ville paisible, mais à la condition de se diriger vers ses bordures ou savoir dénicher ses creux.

Je conseille alors d’explorer les limites de la ville, les quartiers pavillonnaires ou bien la province de Nonthaburi et la rive de Thonburi, là où vivent depuis plusieurs générations des Thaïlandais d’origines diverses, venus de Chine, du monde lao ou de la péninsule malaise.

Dans les bordures de la mégalopole, les canaux foisonnent toujours, à Thonburi il va sans dire, mais également au sud, à l’est et au nord de la capitale.

Du fait du développement de Bangkok à partir du fleuve Chao Phraya et de ces canaux (khlong en thaïlandais ; คลอง), les rues étroites délimitent des hameaux établis autour d’un monastère bouddhiste, d’une église ou d’une mosquée, formant une vie communautaire d’interdépendance, une source de solidarités bienvenue mais où le conformisme social est dorénavant ébranlé par l’individualisme triomphant.

Mosque Ton Son

La mosquée Ton Son à Thonburi existe depuis la période Ayutthaya

Mae Hong Son

A mesure que l’on s’approche des limites du royaume, la culture officielle et l’influence de Bangkok s’estompe, divulguant des ascendances diverses.

L’un des cas exemplaires est la province de Mae Hong Son, frontière entre le monde siamois et le peuple shan qui se répartit entre la Thaïlande et la Birmanie.

Les vallées et les villages où sont établies les Shans (ou Tai Yai – ไทใหญ่) se reconnaissent à leur temple qui emprunte à l’architecture birmane la plus flamboyante.

Mae Hong Son

Wat Chong Kham et Wat Chong Klang, deux temples shans à Mae Hong Son

Les statues du Bouddha du périmètre diffèrent de celles des plaines centrales ou de l’ancien Royaume de Lanna.

Harnachées dans leurs parures, certaines se veulent des répliques du Bouddha Mahamuni à Mandalay.

พระมหามุนีศรีปางล้อ

Réplique du Bouddha Mahamuni

Si les Shans forment la majorité de la population à Mae Hong Son et le long de la frontière birmane, on retrouve dans cette zone d’autres ethnies, des Lisus, des Hmongs ou encore des Karens, tantôt animistes, bouddhistes ou chrétiens.

Ce territoire montagneux s’étend de la province de Tak à celle de Chiang Rai.

Des identités plurielles y perdurent et le centralisme siamois n’a donc pas toujours annihilé des singularités culturelles et cultuelles.

Du point de vue du voyageur plutôt que du touriste, ces contrées regorgent de paysages enchanteurs, de forêts épaisses et de villages oubliés au bout d’un chemin de terre.

Pour ne pas conclure

Ce long article visait à présenter succinctement quelques espaces périphériques mais le royaume en compte beaucoup d’autres.

Laissez vous tenter par Maha Sarakham, Nan, Saraburi, Uttaradit, Chanthaburi, Loei, Suphanburi et d’autres provinces encore dont les temples les plus fameux présentés sur le site peuvent servir de point de repère pour arpenter les bordures et les creux de la Thaïlande.

  1. Consulter son article passionnant sur la représentation de Bangkok dans la littérature: Louise Pichard-Bertaux, « Le tout et son contraire : une lecture de Bangkok », Moussons [En ligne], 18 | 2011, mis en ligne le 19 novembre 2012, consulté le 13 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/moussons/757 ; DOI : 10.4000/moussons.757
  2. Pour une évocation des différents termes signifiant ville en thaïlandais, voir le passionnant article de Jean Baffie: « เมือง, กรุง, นคร, ธานี ๆ. Mueang, Krung, Nakhon, Thani et les autres », Moussons [En ligne], 18 | 2011, mis en ligne le 11 octobre 2012, consulté le 13 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/moussons/666 ; DOI : 10.4000/moussons.666
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Wat Phra Maha Chedi Chai Mongkol